L’esprit de la forêt

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En courant, je me perds dans mes pensées. La nature qui m’entoure m’inspire de nombreuses histoires, souvent anecdotiques et pittoresques. Pourtant, cette part d’imaginaire produite par la course à pied est une véritable motivation. Inintéressante ou capitale, je vous livre ici la fantaisie d’un coureur des bois. Palimpseste de légendes et d’expériences, les mots s’habillent et endossent un rôle, celui de l’esprit de la forêt. Le rideau se lève, place au spectacle !

Je vous avais raconté dans le Petit traité du traileur en hiver l’histoire brumeuse d’Edmond « L’arbrisseau », coureur des bois né dans le village de Sart-le-Duc. Cette histoire digne d’un manuscrit décrépi n’est pas finie. Je vous livre ici d’autres extraits de son histoire. Les pages sont défraîchies, l’encre a partiellement disparu, certains passages sont presque illisibles.

esprit de la forêt


Le village de Sart-le-Duc dépend du Comté de Namur. Il est cerné par les bois. Les maisons de pierre côtoient l’obscurité des bois et le silence de l’isolement. Coupé du monde, chaque bruissement de feuilles, chaque murmure, chaque écho devient matière à alimenter la rumeur qui s’immisce alors chez les villageois comme la gangrène.

C’est dans ce contexte que naquit la sombre histoire de la disparition du garde chasse et de l’Arbrisseau. Depuis cet événement, l’ombre a conquis le cœur des hommes de la vallée. La crainte d’une répétition de cette malédiction mêne les villageois à se cloîtrer chez eux. Autrefois vivant, le village n’est plus que décharnement et anonymat. Les villageois s’évitent. Les regards sont fuyants. Les paroles sont étouffées. La vie semble avoir abandonné le village. Pourtant derrière la sombre parure des pins, une autre histoire se dessine : celle des rêves et des fantasmagories forestières…

Le soleil n’a pas encore pointé au dessus de l’horizon. Les bois sont plongés dans cette lumière qui précède l’aube. Cette lumière si particulière où l’obscurité porte en elle les prémisses de l’éclat solaire. Au milieu de ces arbres, une fine silhouette se dessine. Comme un esprit apparaissant aux béats, le coureur des bois fait son apparition sur la grande scène sylvestre.

Un souffle de givre s’échappe de sa bouche. Le froid est vif et brule les joues. Les pas sont les seuls bruits émergeant de l’ambiance sourde propre aux matins glacés. Il ralentit la cadence. Sa respiration se pose. Au fur et a mesure que son rythme pulmonaire descend, le vent, dans une volonté contraire, souffle la cime des arbres. Le décor forestier prend vie. Sa respiration est calme. Le silence règne.

Le coureur des bois peut percevoir le pouls sylvestre : ascétisme matinal captant les moindres nuances du tableau boisé. Les hêtres longilignes se meuvent timidement, craquent et s’arrêtent comme honteux d’avoir fait bruisser les feuilles orphelines abandonnées pendant l’hiver. Plus loin, la cime des sapins est pris d’un frisson qui fait fuir un rapace. Dans son vol silencieux, il traverse le ciel couleur pastel annonçant l’aube et disparaît de sa vue.

Il reprend sa course mais la forêt ne semble pas avoir fini son spectacle. Comme pour retenir son hôte, la forêt appelle le soleil en renfort. Réchauffant l’humus, la gelée s’évapore et donne à cette aube la richesse dorée d’un parchemin médiéval. Le coureur disparaît dans l’éclat flamboyant du soleil pointant à l’horizon. Le temps ralentit. La brume d’or cristallise cet instant et cette enluminure évanescente restera mémorable pour celui qui la contemple.

Le soleil a décroché de l’horizon arrachant avec lui cet instant magique. L’Arbrisseau a lui-aussi disparu. Des pas résonnent pourtant dans la vallée, murmure d’une page arrachée. Nous ne saurons jamais si ce coureur des bois a été réellement incarné ou est l’esprit de la forêt qui se manifeste à qui veut bien prêter l’oreilles à ces écrits…

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3 Commentaires

  1. Quelle magnifique description de l’ambiance d’une forêt. Je peux dire que c’est mon milieu préféré. Quand certains la trouvent hostile, je la trouve apaisante et je pourrais passer des heures entières à la contempler.
    Merci pour ce récit poétique qui permet de bien démarrer la journée.

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