Tromso Skyrace (30km) – Dans les brumes du Nord !

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En trois éditions, la Tromso Skyrace s’est déjà élevée au rang des courses mythiques. Organisée par Kilian Jornet et Emelie Forsberg au Nord du cercle polaire arctique, la Tromso Skyrace propulse le coureur dans la technicité et la rudesse extrême des paysages norvégiens. Cette course à nulle autre pareille réveillera le berserker qui est en vous !


 

skeggöld,

skálmöld,

skildir ro klofnir.

Temps des haches,

temps des épées,

Les boucliers sont fendus.


Le géant de pierre

Il est minuit à l’atterrissage à Tromsø. Le soleil déclinant éclaire encore de ses pâles rayons le Tromsdalstinden (1238m). La Montagne domine la ville comme un géant de pierre. Ces lueurs solaires en pleine nuit offrent une atmosphère étrange et réconfortante à la fois.

Le Midnattssol offre au commun des mortels une forme de clairvoyance mystique afin de contempler la nuit…

Cette contemplation du Tromsdalstinden fut mon seul contact visuel avec la montagne. Comme jalouse de mon aventure dans les Lofoten. Le Tromsdalstinden n’aura de cesse de se draper dans la brume et les nuages à mon retour de ces îles fantastiques. Comme pour me punir d’avoir contempler d’autres montagnes, elle convia les éléments à assurer un inconfort minimum pour les concurrents…

Tromso Skyrace


Extrême Nord

Je suis revenu des Lofoten en fin de journée, la veille de la course. Juste le temps de rendre la voiture, de poser ses bagages à l’hôtel, je m’en fais chercher mon dossard. J’ignore pourquoi mais j’ai une boule au ventre. La même que celle qui me frappe la veille des courses longues distances.

Je n’en connais pas l’origine. 32km et 2000 D+ est loin d’être la mort. J’ai déjà fait beaucoup plus long. En réalité, les 10 jours dans les Lofoten m’ont fait prendre conscience de la nature du terrain. Ni la distance, ni le dénivelé ne me font peur. Par contre, y ajouter une technicité extrême comme celle des « sentiers » des Lofoten me pousse à considérer cette course plus que sérieusement.

Extrême comme le Nord, la Tromso Skyrace s’annonce comme une aventure à elle-seule…

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Après avoir réceptionné le dossard, j’erre en ville comme un supplicié attendant le couperet. Je revois tous les sentiers que j’ai parcourus la semaine précédente. J’essaie de m’imaginer ce que 30km de ce type de terrain peut donner mais l’imagination a ses limites. Heureusement, je vais rapidement être fixé car Kilian et Emelie nous ont convoqué au briefing. Une heure de briefing ! C’est que ça ne doit pas être de la petite bière…

De fait, sentiers inexistants, pierriers instables, rudesse du climat, un seul poste de ravitaillement (ces éléments sont à multiplier par 2 ou 3 pour les gars qui s’élancent sur le 50km)… J’en viens à croire que le Catalan a des origines vikings tant il se rit des difficultés du parcours. Paradoxalement, tous ces dangers me réconfortent. J’ai désormais envie d’y aller et de m’en prendre plein les yeux et les jambes !

La perspective d’en baver a transformé le stress en excitation ! J’ai déjà envie d’être au départ !

Tromso Skyrace


Tromso Skyrace : la course

La Tromso Skyrace est une course dans la plus pure tradition du Skyrunning. Simple dans sa conception, il s’agit de gravir un sommet (ou deux pour la course longue) et de redescendre. J’aime vraiment ce concept. Je pense d’ailleurs me consacrer sur ce genre de format en 2017.

Mais bien plus, ce type de course colle parfaitement à la Norvège. Pendant 10 jours dans les Lofoten, je n’ai eu de cesse de penser à cette vision de la montagne : monter le plus vite au sommet et en redescendre comme un fantôme errant. Tromsø fut au 19e siècle la base arrière des explorations de l’Arctique. Dans cette ville,  il y a  comme l’ombre nostalgique des explorateurs arctiques qui planent sur les coureurs…

Gravir une montagne et en redescendre, quoi de plus simple et de plus beau ?

Tromso Skyrace

Départ (0m)

La météo annonçait une belle météo mais c’est la Norvège : il fait 12° et le ciel est complètement bouché. Ils annoncent même de la brume, du vent et du gel au sommet. Bref, un bon temps bien rude comme je les aime :D. Arrivé sur place la longue distance est déjà partie depuis quelques heures, il fait froid et j’ai hâte de démarrer. Je fais connaissance des quelques belges en présence. Je ferai d’ailleurs une grosse partie du voyage avec l’un d’entre eux ;).

Le départ est donné. Les 5 premiers kilomètres sont assez plats et, contrairement aux deux premières éditions, le départ se donne depuis le centre de Tromso, face à l’hôtel « The Edge ». Avant d’atteindre la Cathédrale arctique, nous sillonnons le long du port avant de traverser le fjord par le célèbre pont reliant l’île de Tromso au continent. J’essaie de ne pas partir trop rapidement car j’ai toujours les conseils de Kilian en tête : « Ne partez pas trop vite… ».

Bønntuva (776m)

Arrivé à la magnifique Cathédrale arctique, les choses commencent plus sérieusement car il faut désormais attaquer la première côte jusque Fjellsheisen (430m). Les courses démarraient de là les années précédentes. Désormais, il s’agit d’un ravitaillement avant de continuer notre route vers Bønntuva et le sommet.

Le sentier menant à Fjellsheisen est facile et j’atteins le célèbre point de vue sur la ville en 43 minutes. Le temps de manger un bout et contempler le magnifique paysage sur la ville. A ce moment là, mentalement, j’étais tiraillé entre deux sentiments opposés. D’un côté, j’étais pétri d’inquiétudes car ma contracture à la jambe droite a décidé de réapparaitre. D’autre part, j’étais extrêmement confiant car je ne m’étais plus senti aussi bien depuis la Bouillonnante.

Tromso Skyrace

A ces deux sentiments, je pourrais rajouter l’émotion. Je ne pouvais m’empêcher de constamment me retourner. Le paysage était tout simplement à couper le souffle.  L’ascension jusqu’au Bønntuva se fait à travers une steppe désertique et balayée par les vents mordants du Nord.

Ce n’était évidemment pas la beauté théâtrale des Lofoten mais plutôt la majesté épique des grandes étendues.

Au sommet, je ne peux m’empêcher d’imaginer la cavalerie du Rohan débarquer de nulle part pour nous encercler… La Norvège du Nord est décidément un joyau méconnu et splendide. La vue à 360° me coupe littéralement les jambes. Même si notre ennemi du jour est dans les nuages, il y a dans ces paysages le reflet de la pâle et frêle beauté des princesses mythiques.

L’immensité infinie de ces territoires vous exhorte au courage comme la scansion de milles boucliers berserkers durant le Ragnarök.

Tromso Skyrace

Tromsdalstinden (1238m).

De là, nous redescendons dans la vallée nous séparant de notre objectif du jour : le Tromsdalstinden. La descente est extrêmement ludique et je prends plaisir à allonger et à jouer dans les lacets me menant au fond de la vallée.  Là, la première partie de l’ascension en pente douce nous ramène à l’altitude que nous avions perdue. L’horizon est désormais fermé par les montagnes.

Nous nous rapprochons du ciel tandis que la brume contraste les rares couleurs de cet environnement minéral.

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Malgré un temps de Viking, la beauté des paysages me laissent sans voix. Je me retourne souvent pour pouvoir capturer toute la beauté de l’environnement. Seul bémol à cette contemplation quasi mystique : ma jambe gauche. Elle commence à tirer sérieusement. Paradoxalement, le rythme suit. J’entame donc la grimpette à bon rythme constant qui me permet d’atteindre rapidement l’ascension proprement dite du Tromsdalstinden !

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Au milieu des rocs, dans les pierriers, cette ascension est sans nul doute la plus technique que j’ai pu connaître en course. J’admire les élites qui arrivent à courir la dedans. Le sentier est presque invisible. La brume a déposé une fine pellicule d’humidité rendant chaque pierre ultra glissante. Ici, en Norvège, au milieu des montagne, la brutalité des éléments s’expriment sans fard.

Cette présence brute de la montagne représente la solennelle sauvagerie des montagnes norvégiennes…

Au sommet, la température a chuté drastiquement. Il ne doit plus y avoir que quelques degrés. J’ai les doigts complètement gelés. Je touche le Cairn sommital, pense aux forces telluriques en présence, ressens un plaisir intense. C’est mon anniversaire et voilà le plus beau des cadeaux : être dans cette nature sauvage, les mains gelées et les jambes en compote. Rien ne vaut plus que ce sentiment de plénitude absolu.

© Dominik Briselat - http://dominik-briselat.de
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Au pied du mur

Il est déjà temps d’attaquer la descente. Quelle descente ! Elle est encore plus abrupte que l’ascension. Les rochers et les éboulis vous empêchent d’accélérer et la brume brouille les pistes. D’ailleurs, il faut avoir la hargne et la patience pour repérer les fanions du balisage.

J’entends une flute au loin… Derrière la brume, par delà la montagne, l’écho du vent, complainte évanescente… Perdue.

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Dans cette atmosphère grandiose, nous descendons avec la plus grande prudence car la chute serait fatale. Je veille à assurer mes appuis à chaque pas. Derrière moi, la montagne s’est mutée en Mur infranchissable. Telle la Garde de la Nuit, nous conservons la douleur et la peine au delà du Mur. La douleur n’est qu’une impression et elle restée là haut dans la brume.

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

En effet, il faut désormais allonger de nouveau la foulée car sur ces sentiers humides, il n’est pas bon trainer. L’ombre de la montagne pourrait nous happer. Pressons le pas, percussions dans nos tête, accélérons la cadence. Le sentier est à nouveau roulant. J’en profite avec mon camarade belge pour accélérer et décrocher ceux qui ont encore la descente dans les jambes.

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Le rythme est tellement bon que nous parvenons à recoller quelques concurrents. Il faut désormais retourner à Fjellheisen. La descente nous aide à nous en rapprocher rapidement mais le parcours remonte tandis que les jambes commencent à accuser le coup. Les montagnes russes qui se profilent n’aident pas nos corps fatigués. Malgré cela, j’arrive à relancer au dessus de chaque bosse pour me hisser au sommet pour le 2e et dernier ravito.

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

Retour à Tromsø

De là, il ne reste plus qu’à parcourir en sens inverse le chemin emprunté à l’aller. La descente de Fjellsheisen est de plus en plus douloureuse. Je me fais dépasser à toute allure par un des premiers du 50 bornes. Je décide de ravaler ma douleur et sortir ma hargne, celle du berzerker. La douleur ne sera autorisée à revenir que dans quelques kilomètres. D’ici là, je lâche tout. Il me sème bien évidemment mais je garde un rythme de dératé.

Tromso SkyraceJe dépasse ma copine qui faisait le plus petit parcours. Cela me donne un coup de booste. Chaque pose du pied est une torture. J’en fais fi et dévale encore et encore ce sentier en me jouant des racines et des pierres. Arrivé au pied, une série de coureurs apparaissent en ligne de mire. Il ne me fallait rien de plus pour me motiver. Je les recolle tant bien que mal et les passe. La Cathédrale Arctique et le pont sont en vue.

Les dents serrées, je rattrape encore des coureurs. Je deviens une locomotive et tire plusieurs coureurs à la dérive. La fin du pont est là. Je rentre dans le port. Courage. Beaucoup ont lâché mais je me fais passer par un de mes wagons. Impossible de le coller. Mes jambes sont asphyxiées. Je me retourne personne. Je ne lâche rien.

La voix d’Emelie résonne dans le micro. Kilian est à l’arrivée. Les foulées s’allègent. L’euphorie prend le dessus. La ligne. Fin !


Conclusion

Que penser de cette course? Si je vous dis que je serai plus que le grand parcours me fait de l’oeil pour l’année prochaine, cela vous donne déjà pas mal d’indices. Il s’agit tout bonnement d’un de mes meilleurs souvenirs de courses de cette année 2016. Le parcours, les paysages et l’ambiance furent à la hauteur de mes espérances.

Après plusieurs courses avec de mauvaises sensations, je renoue à nouveau avec le pur plaisir d’une course parfaite. Malgré la fatigue des Lofoten, je n’ai pas eu de coup de barre pendant la course. Seul le final fut douloureux et j’ai dû m’arracher sur les quelques kilomètres finaux. Grâce à mon alimentation sans accroc, les jambes ont suivi. Bien que ma contracture ait tenté de ternir cette course, les Active Patch ont contenu la douleur.

Tromso Skyrace
© Dominik Briselat – http://dominik-briselat.de

La nature profondément sauvage de cette course la rend tout à fait singulière et extraordinaire

Entre le seul ravitaillement auquel nous passions à l’aller et au retour, il n’y avait que la wilderness pour nous accompagner sur le parcours. Les quelques secours au sommet comme garantie du minimum de sécurité rendait ses lettres de noblesses au Trail running. Il n’était pas question d’être bercé et dorloté comme sur de plus en plus de courses. J’irai d’ailleurs regardé plus souvent au calendrier Skyrunning pour trouver des courses tout aussi sauvage et radicale.

J’ai retrouvé dans l’esprit du skyrunning la radicalité initiale de notre discipline !


Remerciements :  je remercie Dominik Briselat pour m’avoir donné l’autorisation d’utiliser ses images. Je remercie également Kilian et Emelie pour leur accueille et leur disponibilité mais surtout pour leur esprit. Attendre presque 10heures sur la ligne pour applaudir les coureurs restera pour moi le révélateur de leur extraordinaire mentalité.

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