L’Hiver est une saison particulière, tantôt grise et pluvieuse, tantôt glaciale et ensoleillée, tantôt sous un manteau de neige magnifiant l’horizon. Loin d’être la pire des saisons, l’hiver est un prisme dont chaque reflet se laisse savourer comme une soirée au coin du feu. Je vous propose un petit traité du traileur en hiver…

La sortie nocturne

Lorsque la nuit tombe peu de temps à peine après vous être rendu compte qu’il faisait jour, il est parfois difficile de se mettre en route pour son entraînement et affronter le vent cinglant et la pluie battante. Malgré notre équipement, on a froid. L’idée de sortir nous glace l’échine. On regrette déjà alors qu’on n’a pas encore commencé.

Puis, on ouvre la porte. Le froid fige nos muscles et nous gèle les os. On ajuste nos gants et on allume notre frontale. Nos premières foulées sont hésitantes. Les jambes sont raides et le souffle court. Pourtant, après trois foulées, on a déjà oublié notre hésitation du départ. On regrette même de l’avoir eu car la solitude dans la nuit opaque, le jeu de la frontale et les formes fantasmagoriques du souffle avec le faisceau lumineux nous enchantent déjà.

Ce n’est pas n’importe quelle sortie qu’on s’apprête à faire. La sortie nocturne hivernale nous renvoie aux pays des ombres et du froid. Tel un navigateur sur l’Acheron, on pensera voir des choses, entrapercevoir des mouvements dans l’obscurité ou encore entendre le chant funèbre de la Nature du fin fond des profondeur. Pourtant, il n’y a que votre souffle pour scander l’esprit et nos pas pour rythmer la course.

La sortie nocturne en solitaire et en forêt possède ce mysticisme tellurique. Dans l’obscurité, nous perdons tous nos repères sensoriels. L’esprit voyage sans cadre autant que notre volonté à nous dépasser. N’avez-vous jamais eu cette impression de vous sentir pousser des ailes lorsque vous sortez en nocturne ? Votre vitesse est plus rapide, vous poussez plus gros en côte. Comme quoi, malgré le froid et parfois l’humidité, ces sorties vont rendront systématiquement satisfait. En effet, une fois rentré, la chaleur de la maison vous englobe d’un bien-être incommensurable.

L’Hiver, la sortie nocturne du Traileur est un paradoxe glacé où sortir de votre zone de confort vous apporte plus qu’y rester… Le confort s’accroît par le renoncement au bien-être et par l’acceptation de traverser l’obscurité glacée.

La sortie sous la neige

Quand la neige tombe et couvre le paysage d’un manteau blanc, c’est tout autant la beauté d’un nouveau jour que le silence mystérieux du froid sibérien qui s’abattent sur la terre. La neige possède un pouvoir d’attraction irrésistible. En brouillant les repères, elle nous offre un nouveau terrain d’entraînement éphémère. On est envoyé au nord du cercle polaire ou dans toute autre zone esseulée et glacée.

Au milieu de la sombre saison, la neige arrive comme une célébration qui illumine un tableau souvent obscurci par une météo capricieuse. Les courses aussi constituent de véritables fêtes. La parure sublime de la forêt nous nargue lorsque nous sommes bloqués à l’intérieur. Heureusement, nous sommes des traileurs, des montagnards ou des coureurs des bois pour qui l’appel de la forêt est le plus fort !

Lorsque je sors courir sous la neige, je quitte rapidement la civilisation pour m’élever en direction de la forêt. Les premiers pas dans la neige et les doux craquements qui les accompagnent sont parmi les sensations les plus agréables du trail en hiver. Arrivé à l’orée des bois, je me retourne et contemple le village endormi où seuls la fumée des cheminées me rappellent le confort douillet dans lequel ses habitants ont décidé de rester. Malgré le froid piquant qui gèle ma barbe et mes cils, le plaisir de contempler un tel panorama me réchauffe plus que mille foyers.

Un dernier regard et je m’enfonce dans la forêt. Silencieusement, elle a enfilé ses plus beaux atours. Elle reste généreuse à qui sait l’écouter et l’observer. En effet, milles et une traces d’animaux, comme autant de filigranes sur une page blanche, se révèlent à la lueur du soleil. Les gardiens de la forêt nous entourent et nous surveillent. Leur traces nous rappellent constamment que nous ne sommes que les invités tolérés dans un monde géré par des forces qui nous dépassent.

Le dénivelé me porte vers de nouveaux points de vue. Ces miradors naturels décuplent notre regard dans une forêt dépecée de son feuillage par l’automne. Le regard est perçant et chaque contraste est souligné par le givre. Mais en plus de m’offrir la vue de ces tableaux naturels et éphémères, le dénivelé est au traileur, ce que l’arbre est au bûcheron : une source de chaleur sans feu… Car, comme le forestier en t-shirt abattant l'(h)être de la forêt, le dénivelé nous apportera le trop plein de chaleur et d’effort nécessaire à la saine contemplation des trésors hivernaux.

Un vent glacial se lève, les flocons frappent mon visage défiguré par le froid, le dénivelé ne me réchauffe plus malgré un paysage toujours aussi flamboyant. Les mains gèlent, les pieds aussi. Le vent du Nord m’enjoint de rejoindre mon foyer. Là, le feu crépite et la chaleur m’enrobe. Le jour décline et les bougies s’allument en célébration d’une journée réussite : j’ai couru dans la neige.

La sortie brumeuse

L’hiver nous surprend constamment. Après une semaine de froid arctique, la température monte brusquement. Ce contraste, au lieu de nous figer dans la nostalgie des sorties neigeuses, nous offrent lui aussi son plus beau spectacle. La brume s’accroche à la canopée forestière baignant la nature dans une atmosphère « Friedrichienne ». Là où se porte notre regard, la brume réveille les contes et légendes qui y sommeillent depuis des siècles. Trolls, nutons, lutins et elfes prennent possession des lieux… La forêt redevient le catalyseur de nos fantasmes et l’histoire du coureur des bois du Duc peut prendre vie…

Un matin, dans le village de Sart-le-Duc, petit hameau sis à l’orée de la plus grande forêt du Comté de Namur, Edmond dit « L’Arbrisseau » surnommé ainsi à cause de sa morphologie élancée partit, comme tous les jours, relever ses collets dans le Bois-du-Duc. La brume était dense à tel point que la cime des arbres n’apparaissait qu’à faible intervalle. L’Arbrisseau relevait ses collets en courant ce qui ne manquait pas de faire rire la population vieillissante du village d’autant plus que, chaque jour, il rentrait bredouille.

Le garde chasse était celui qui, évidemment, avait immiscé ce questionnement dans la population. Pourquoi revient-il systématiquement les mains vides ? L’homme, un barbu sans âge, semble fusionner avec sa carabine tant il ne la quitte jamais. Même à la taverne, lorsqu’il boit une cervoise, il garde la main sur la gâchette. Contrairement à la majorité des habitants, il ne partageait pas la gentille moquerie villageoise mais entretenait une certaine crainte vis-à-vis du jeune homme.

traileur en hiver

Un jour d’hiver noyé dans le brouillard, il décida de le suivre. Alors qu’Edmond passait sous sa fenêtre, le vieil homme s’équipa, pris quelques munitions, et ajusta son chapeau avant de disparaître dans la brume. Il connaissait tous les chemins de traverses de la forêt. Cela lui permit de maintenir presque constamment un oeil sur le jeune coureur malgré la rapidité de ce dernier. Le vieil homme le vit s’arrêter à plusieurs reprises de longues minutes. L’Arbrisseau se tenait alors debout, immobile, devant l’étendue forestières comme prostré face à une force surnaturelle.

Les zones où ils s’arrêtaient confirmèrent ses doutes. Aucune d’elles n’étaient propice à la pose de collet. Mais alors, que faisait-il pendant de longues minutes ? Alors que l’Arbrisseau contemplait la brume entre les hêtres, le vieil homme chargea sa carabine et sortit des fourrés où il était caché. Tout en avançant, il mettait en joue sa cible. Edmond l’avait repéré et l’enjoint à venir à côté de lui.

Devant eux, le balais de la brume dans les arbres dynamisaient un paysage habituellement morne. Ces volutes brumeux n’étaient rien d’autre que des renards, brocards et autres rapaces qui, sans crier gare, sont apparus au regard du vieil homme.

traileur en hiver

« Contemple, lui dit l’Arbrisseau ». Le regard du vieil homme se projeta dans l’horizon. Il se retourna vers Edmond mais celui-ci avait disparu. Il était désormais seul au milieu de la brume à contempler l’immensité.

Certains disent que le coureur des bois n’étaient autre que l’esprit de la forêt lui-même. D’autres affirment que le vieil homme, pris d’une furie chasseresse, abattit le jeune homme de sang-froid. Une chose est certaine, le vieux barbu sortit du bois et brula son arme avant de disparaître à son tour. La légende raconte, que par jour de brume dans le Bois-du-duc, deux ombres furtives dépassent les carrioles… en courant.

Le vent se lève et pousse le brouillard à disparaître. Déjà, je dois poser la plume car les légendes inachevées ont toujours plus de saveurs. Je vous laisse donc avec une citation de Rick Bass et vous souhaite de bons runs pleins de fantaisies et de légendes :

Je crois à la vieille légende de Jim Bridger, à l’époque où il a passé l’hiver du côté de Yellowstone. Il est ensuite retourné dans l’est où il a raconté aux citadins de ces régions que quand les trappeurs essayaient de se parler, les mots gelaient en sortant de leur bouche ; ils ne pouvaient pas entendre ce qu’ils se disaient les uns aux autres, parce que les paroles gelaient dès la seconde où elles franchissaient leurs lèvres — si bien qu’ils étaient obligés de ramasser les mots gelés, de les rapporter autour du feu de camp le soir et de les décongeler, afin de savoir ce qui s’était dit dans la journée, en reconstituant les phrases mot par mot. Moi je peux imaginer qu’il fasse aussi froid. – Rick Bass, Winter

Et pour vous aussi, l’hiver est plein de motivations et d’inspirations ?

 

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Commentaires

5 Commentaires

  1. Oui l’hiver est source d’inspiration, il amène ses propres lumières et autres fantaisies météorologiques. Courir, marcher ou contempler la nature est un grand bien être en toute saison. Ici, à Toulouse l’hiver n’a pas trop pointé le bout de son nez, pas de givrée, de gel, de neige…peut être ce printemps!
    Merci pour les mots que tu as su mettre sur cette saison et la pratique sportive.
    Je regrette presque qu’il fasse si beau et si doux aujourd’hui.

  2. Chouette article!
    Dommage que la sortie sur une fine couche de neige accompagnée d’un petit -5°c s’est faite si rare cette année, car c’est un pure plaisir selon moi! Enfin l’hiver n’est pas encore derrière nous, qui sait…

    ps: la lecture de ton article m’a mit la chanson « le plat pays » de Brel en tête. Probablement tes références au vent du nord, ou encore la sortie brumeuse qui me fait pensé au passage:

    « Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu,
    Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité,
    Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu,
    Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner,
    Avec le vent du Nord qui vient s’écarteler,
    Avec le vent du Nord, écoutez-le craquer
    Le plat pays qui est le mien. »

    Bonne continuation!

    • J’aurais dit « belle référence » mais Brel parle d’un plat pays qui n’est pas le mien car la Wallonie est loin d’être plate 😉 Merci pour ton commentaire ! Et comme tu le dis si bien « l’hiver n’est pas encore derrière nous »… Espérons 😉

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